Entrer en immersion prend-il du temps ? Le « oui » peut sembler évident. Pourtant, nous avons aussi pu rencontrer des créateurs d’expériences intenses de courtes durées. Une sorte d’immersion brutale. Quelle est en fait la relation de l’immersion et du temps ? Et comment on fait pour accélerer le temps d’immersion ?

L’immersion dans le temps : comment cela fonctionne ?

Être en immersion, c’est perdre la notion du temps présent.

Lorsqu’un film ou un livre nous captive, le temps n’a plus d’importance. C’est d’ailleurs pourquoi, l’immersion est souvent définie comme la perte temps perçu, en plus de la perte de la conscience de soi.

L’immersion impacte durablement notre mémoire et donc notre perception du passé.

En demandant un engagement émotionnel intense, une expérience immersive va créer des souvenirs plus intenses. C’est pourquoi l’immersion peut être un levier intéressant dans des espaces pédagogiques (d’où notre newsletter Apprendre en Immersion à retrouver ici).

L’immersion est souvent perçue comme un processus progressif.

Dans les jeux vidéo, l’immersion est la troisième étape de ce processus (Brown and Cairns 2004). Avant de parvenir à un état d’immersion, dans lequel le joueur est complétement absorbé et se perçoit littéralement dans le jeu, il doit passer par deux étapes. La première étape est celle de l’engagement qui va pousser le joueur à s’investir dans le jeu. La seconde étape est celle de l’adoption, autrement dit le jeu a réussi à créer une implication émotionnelle forte. Enfin, la troisième étape est celle de l’immersion.

L’immersion n’est pas un processus linéaire dans le temps.

Dans une même expérience, notre niveau d’immersion varie : il est parfois très intense, et parfois au contraire très limité. On peut même sortir un temps de l’immersion pour y revenir ensuite. Cela fait d’ailleurs référence au lien qu’entretient l’immersion à l’émersion ou encore à la submersion, comme nous l’évoquions dans notre article ici sur les parcs d’attractions.

Existe-t-il une possibilité d’accélérer ce processus progressif et de limiter les phases d’émersion comme le souhaite les parcs d’attractions ? En fait, est-il possible de créer des expériences « flash » d’immersion ?

Cours l’immersion, Cours !

Comment accélérer le temps d’immersion ?

Le contexte de l’expérience est un facteur clé pour provoquer l’immersion.

« l’entreprise doit faire attention à ce qu’il soit à la fois enclavé, sécurisé et thématisé ».

CARÙ, A., & COVA, B. (2006)

Il sera d’autant plus facile d’entrer en immersion dans une expérience (comprendre : plus rapide) si l’expérience permet aux participants de se couper de leur réalité quotidienne, sans grande prise de risque et à l’aide d’un univers différenciant. 

Veronica Blumenthal et Oystein Jensen, deux chercheurs de la Norwegian School of Hotel Management, apportent des éléments complémentaires.

Dans leur article « Consumer immersion in the experiencescape of managed visitor attractions: The nature of the immersion process and the role of involvement », ils s’intéressent notamment à l’expérience ” Viking ship sailing trip ” du Roskilde Viking Ship Museum au Danemark pour déterminer les relations entre le processus d’immersion et le contexte dans lequel le processus se déroule (qui inclut l’environnement, les objets, l’interaction avec les autres visiteurs, etc.).

Qu’est-ce l’expérience « Viking Ship Sailing trip » ?

8 à 15 visiteurs naviguent à bord d’une réplique d’un vieux voilier scandinave avec deux membres d’équipage. Ils participent activement à la rame, au pilotage et à la navigation du bateau. L’expérience dure environ 50 minutes.

L'expérience Viking Ship Sailing Trip est un exemple pour comprendre comment accélérer le temps d'immersion
Une expérience immersive sur un voilier ? Pourquoi pas ! Credit : vikingeskibsmuseet

Les résultats ?

Six nouveaux facteurs dont le challenge physique, l’effet de groupe, le challenge intellectuel, l’utilisation de ressources personnelles, les souvenirs, l’imagination. En effet, ces facteurs vont créer un engagement important des participants qui mènera, in-fine, à l’immersion.  

Que représente ces facteurs ? Et en quoi cela peut-il impacter les expériences immersives ?

Six facteurs pour accélérer le temps d’immersion

Le challenge physique.

Il permet au participant de passer du spectateur à l’acteur. Lorsque l’on réalise une tache concrète et avec un bon niveau de difficulté on en vient à apprécier le challenge et surtout on mesure, à son accomplissement, l’effort réalisé. Concrètement, cela pousse les futures expériences à aller au-delà d’une simple déambulation pour donner un véritable rôle au participant !

L’appartenance à un groupe.

Elle permet de créer un objectif supérieur aux intérêts personnels. On œuvre ensemble pour quelque chose qui nous dépasse, avec des liens forts qui se créent entre les membres pour parvenir à la réussite de l’objectif. Ainsi, une expérience immersive qui réussit à créer un sentiment de collectif important, avec la possibilité d’établir des connexions entre les personnes, est susceptible d’être plus immersive.

Le challenge intellectuel.

Il permet aux participants de s’organiser soi même pour répondre aux obstacles proposés. Concrètement, en observant une situation, un participant doit pouvoir réagir selon son propre mode de fonctionnement pour atteindre un objectif donné.

L’utilisation de ressources personnelles.

Elles permettent à un participant de faire valoir ses connaissances, et l’humain étant très égocentré, nous adorons cela ! Par ailleurs nous montrons plus d’intérêt pour une activité lorsque nous la connaissons.Il ne faut donc pas avoir peur de permettre aux participants de mobiliser leur connaissances et compétences propres.

Les souvenirs.

Notre relation avec nos souvenirs est particulièrement intense. Nostalgie, attachement fort à des objets superflues, point de comparaison avec une expérience actuelle sont autant de sentiments que l’on peut ressentir. Une expérience qui nous touche directement d’un point de vue personnel ou qui fait référence à un élément de notre passé suscitera probablement plus facilement notre engagement.

L’imagination.

La capacité à se créer sa propre histoire d’une situation donnée, et à s’inventer un rôle qui nous engage fortement est un puissant élément de l’immersion ! On pourrait même dire que l’immersion c’est la capacité du participant à se créer sa propre histoire.

 

Nous obtenons en fait un nouveau cadre d’analyse pour les expériences immersives. Pourquoi ne pas analyser d’autres expériences par ce prisme ? Nous avons choisi deux expériences qui ont un point commun : une courte durée.

Séance : 15 minutes pour vivre l’expérience du paranormal !

Séance est une expérience qui plonge dans le noir 30 participants, réunis autour d’une table, pendant 15 minutes. Des enregistrement sonores sons sont ensuite diffusés. A vous de déterminer ce qui relève du réel ou du paranormal (Notre interview des créateurs, c’est par ici !)

Notre évaluation de l’expérience

Le challenge physique : vous êtes assis dans le noir, et votre rôle n’est pas très actif. Donc, les interactions sont relativement rares et simple. Le challenge physique est limité.

L’appartenance à un groupe : l’effet de groupe est important ! Sentir votre voisin confiant et à l’aise dans l’expérience peut vous aider à lutter contre la peur. En revanche l’inverse est aussi vrai, la peur est contagieuse ! Le groupe peut alors entrer dans une paranoïa collective.

Le challenge intellectuel : le challenge est ici important. Cela demande un effort intellectuel intense pour un participant afin de rationnaliser la situation, d’essayer de se rassurer et de lutter contre la croyance face au paranormal.

L’utilisation de ressources personnelles : vous n’avez pas la possibilité d’utiliser vos ressources personnelles. Rare sont les moments d’interactions et donc les opportunités d’aider l’un des membres du groupe à se ressaisir par exemple.

Les souvenirs : C’est un élément clé ! Nous avons tous cru à un moment à un autre perçu des phénomènes paranormaux, souvent dans lorsqu’il fait nuit dans notre lit. L’expérience recrée assez bien cette situation et notre engagement émotionnel est intense.

L’imagination : évoluer dans le noir total ne signifie pas éteindre le cerveau. Au contraire, notre capacité d’imagination se démultiplie et on se fait rapidement des films sur ce qui a lieu… L’imagination est ici très importante.

Conclusion ?

Séance arrive à créer une immersion rapide à l’aide d’une formule magique composée de la privation d’un sens (la vue) couplée aux stimulis sonores qui vont largement mobiliser l’imagination, les souvenirs, le challenge intellectuel, et l’appartenance au groupe. C’est simple, mais complexe à réaliser ! Cela démontre par ailleurs, qu’il n’est pas nécessaire de compter sur tous les six facteurs pour provoquer une immersion « flash ».

Les Escapes Games de Sculpteurs de rêves

Sculpteurs de Rêves entreprend de repenser le format des escape games.  En effet, l’Escape Game a connu un bel essor mais se confronte néanmoins à d’importante limites comme un prix du loyer cher ou encore une rejouabilité faible. Par ailleurs tout le monde n’est pas prêt à passer une heure enfermée dans une salle pour résoudre des énigmes.

Maël Magat, fondateur de Sculpteurs de Rêves, et son équipe ont donc opté pour un escape game avec un format court de 15 minutes, mobile, un scénario très travaillé et un acteur avec lequel interagir. Il s’agit proposer un bond immersif significatif avec ce nouveau format et de toucher de nouveaux publics.

Il s’agit de passer de cet état :

A celui-ci :

Une nette accélération du temps d'immersion ici !

Ce qui ne change pas entre les deux formats :

Le challenge physique : Dans les escape games, vous allez devoir souvent manipuler des objets et faire preuve d’habileté pour résoudre une énigme ! Le challenge physique est important mais ne semble pas être différent entre les deux cas puisque le type d’épreuves est similaire.

Le challenge intellectuel : Comme pour le challenge physique, il s’agit d’utiliser sa tête pour résoudre des énigmes. Et dans les deux cas, les énigmes peuvent être très fourbes et la concentration doit être importante !

Ce qui change de manière significative :

L’appartenance à un groupe : le plus souvent on vous donne un rôle (détective, aventurier, etc.) mais au final, vous oubliez le plus rapidement votre rôle pour vous concentrer sur la résolution d’énigmes. Il y a bien des moments où le groupe célèbre la réussite d’épreuve mais cela ne va jamais très loin. Dans le format de SdR, le « background » des personnages est plus important. Réussir une énigme suscite une émotion d’autant plus forte que le renforcement de partie narrative permet donner un sens à sa résolution. Les émotions partagées dans le groupe s’en retrouve plus forte : on veut réussir ensemble, ou on vit des échecs ensemble.

L’utilisation de ressources personnelles : Dans une expérience classique, le groupe se voit attribuer un rôle global et la répartition des taches est souvent compliquée. Alors qu’attribuer aux participants des rôles spécifiques, aux objectifs clairs, permet de faciliter l’utilisation de leurs savoirs et/ou capacités propres. La possibilité d’utiliser ses ressources personnelles est alors d’autant plus forte !

Les souvenirs : Le renforcement de la partie narrative, avec des thèmes spécifiques, et la crédibilisation scénographique multiplient les possibilités de provoquer une réponse émotionnelle importante des participants. En fait, plus l’histoire est développée, plus la probabilité de renvoi vers un moment donné de notre vie est forte.

L’imagination : L’imagination est bien plus forte dans le nouveau format. La présence d’un acteur et d’un scénario plus travaillés vont faire largement contribuer à faire travailler notre imaginaire ! Notre réflexion va aller au-delà du simple rôle attribué.

Conclusion ?

Ici, c’est surtout le renforcement de la partie narrative et la présence d’un acteur qui vont crédibiliser l’expérience et considérablement améliorer l’imagination et l’appartenance au groupe.

La compréhension, de plus en plus profonde, des mécanismes de l’immersion permettent aujourd’hui la création d’expériences « flash » et intenses. Il reste, néanmoins, de nombreux champs d’exploration pour la recherche : quels sont les facteurs les plus importants ? Peut-on éventuellement les pondérer ? Y a-t-il d’autres facteurs ? que regroupent réellement ces facteurs ? Sont-ils les mêmes entre les différents secteurs ? Nous n’en sommes qu’au début de l’analyse ! 😊

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Bibliographie

CARÙ, A., & COVA, B. (2006). EXPÉRIENCES DE MARQUE: Comment favoriser l’immersion du consommateur ? Décisions Marketing, (41), 43-52. Retrieved from http://www.jstor.org/stable/40593052

BLUMENTHAL, V., & JENSEN, Ø. (2019). Consumer immersion in the experiencescape of managed visitor attractions: The nature of the immersion process and the role of involvement,
Tourism Management Perspectives, Volume 30, Pages 159-170,ISSN 2211-9736, https://doi.org/10.1016/j.tmp.2019.02.008. (http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2211973619300194)

BROWN, E., & CAIRNS, P. (2004). A grounded investigation of game immersion. In CHI ’04 Extended Abstracts on Human Factors in Computing Systems (CHI EA ’04). ACM, New York, NY, USA, 1297-1300. DOI: https://doi.org/10.1145/985921.986048

Pour en savoir plus sur Séance c’est ici ! Pour en savoir plus sur Sculpteurs de rêves c’est par là 🙂

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