Londres, c’est la capitale des expériences immersives : il y en a pléthores. On a pu tester une expérience en cours de création à la Colab Factory : The Grim !

Ouvrir son expérience à une œuvre en cours de création est une étape clé : elle permet de voir ce qui marche ou ne marche pas, notamment parce qu’il est difficile d’imaginer les réactions possibles des participants. On vous livre ici le déroulé de l’expérience et notre analyse de ce qui a fonctionné (ou pas) : SPOIL incoming en revanche puisque l’on décortique l’expérience !

Le pitch

Nous sommes morts. Nous sommes dans l’entre-monde pour un temps limité, avant de mourir une 2ème fois (dans d’atroces souffrances). Une forme de purgatoire entre quelques sortes.

Nous y rencontrons The Grim, (le Sinistros), maître des morts, en charge de nous mener à cette seconde mort. Cependant The Grim a une mission pour nous : retrouver et lui livrer Sacha Petroff, une femme qui s’est échappée et ne veut pas quitter cet entre-monde. En échange, il nous promet plus de temps dans l’entre-monde.

“Et il est bien juste de me livrer Sacha, puisque tout le monde doit bien finir par mourir non ? Personne ne veut mourir, comment ferait-on si tout le monde restait en vie ? Il n’y a pas assez de place sur Terre…”

The Grim

Le parcours de The Grim

Au commencement, rendez-vous est donné dans un pub. Nous repérons assez facilement notre point de contact : une fille à l’air un peu allumé, qui nous tend en même temps une vraie décharge à signer (au cas ou on meurt en traversant n’importe comment) et une fausse déclaration de décès à remplir : nom, date, contact, cause du décès. cause de décès de Charlotte : “assassinée par un Hippogriffe”. Cause du décès de Yann : “overdose de raclette”.

Par groupe de trois, nous montons ensuite rencontrer le Grim, qu’il ne faut surtout pas énerver. Il s’agit du premier chapitre de l’expérience.

The grim, un être surnaturel
Le Grim, un être surnaturel – cc Joshua Newton

Acte 1 – The Grim

On entre dans un bureau boisé et le Grim nous accueille. Après quelques formalités elle nous explique que Sacha Petroff tente lui échapper depuis des années mais que son temps est venu. Il nous faut récupérer Sacha avant que notre temps dans l’entre-monde s’écoule. Ce temps, symbolisé par du sable tout au long de la mission, est donc précieux. Il nous servira de monnaie d’échange pour disposer d’informations et retrouver Sacha Petroff.

Par ailleurs, nos interlocuteurs (comédiens) utiliseront une phrase de passe pour que nous les identifier : “Do you have time for me ?” – à laquelle il faudra répondre : “We’ve always got time for you”.

Elle nous donne une carte de jeu, au dos de laquelle est dessiné le chemin à suivre  pour retrouver notre premier interlocuteur : The White Horse.

Nous sortons du pub, marchons un peu pour entrer dans un grand bâtiment, gardé par une sorte de démon (en tous cas un être pas très sympathique avec une capuche noire) qui nous indique où trouver The White Horse dans le bâtiment.

Acte 2 – The White Horse

Au tournant de la rue, une dame un peu fantasque nous attend avec des plumes dans les cheveux et des feuilles de livres égarées dans son bureau. Elle nous parle du temps, de l’univers, du cycle infini de la vie… et nous montre trois visages. Deux d’entre nous devons tuer chacun.e une personne.

Forcément, notre choix se fait un peu au pif : nous n’avons pas le droit à ce stade d’en savoir plus sur eux. Nous décidons, donc, de tuer le plus âgé parce qu’il a eu plus de vie et un autre dont le visage ressemble à Daniel Radcliff (vous savez, le Harry Potter aux yeux bleus pas très convaincant).

Une fois ce choix effectué, le White Horse nous donne quelques informations sur leur vie… le petit vieux a vécu isolé avec son chien lorsque sa famille a rejeté son homosexualité, le presque Daniel Radcliff est dévoué à sa famille et sa grand-mère malade, et la personne que nous avions épargné est en fait une meurtrière. Ambiance.

Le White Horse nous demande si nous souhaitons changer notre choix. Forcément, on préfère alors tuer la meurtrière. Le White horse nous interroge sur la façon dont se font nos choix : quels sont nos critères ? Pourquoi tuer l’un plutôt que l’autre ? Comment prendre une telle décision ? Idéalement, nous aurions quand même préféré ne tuer personne… La discussion nous mène à la décision que nous aurons à prendre concernant Sacha Petroff une fois que nous l’aurons retrouvée : la livrerons-nous ou la laisserons-nous en liberté ? Quelle serait la décision la plus juste et pourquoi ?

The grim, White Horse
White Horse nous fait vraiment penser à Trelawney en plus sympa – cc Cliff Johnson

Il est temps de partir ! On frappe à la porte et White Horse s’empresse de nous donner un bout de papier nous disant de chercher Black Horse.

Vite, fuyons dans la rue !

Nous sortons et nous en profitons alors pour poursuivre la discussion initiée plus tôt :  si on trouve Sacha Petroff qu’est ce qu’on fait ? Nous devrions discuter avec elle, comprendre pourquoi elle fuit the Grim, si sa situation justifie de ne pas mourir plus que les autres ? Pas le temps de s’étaler sur le sujet, Black Horse nous tombe dessus dans la rue. Phrase de passe habituelle : avez vous du temps ? Oui on en a toujours pour vous.

Acte 3 – Black Horse

Black Horse nous entraine dans un passage privé, où les démons ne pourront pas nous voir selon elle (est-elle sous crack ? nous n’en saurons rien !). A priori, elle est habituée à se cacher et à se rendre invisible, bloquée dans l’entre-deux monde. Elle parle de son isolement, du plaisir qu’elle a à discuter avec nous et à nous aider si elle le peut. C’est un paria, mais un paria attentionné qui inspire tout de suite la confiance et la compassion.

Elle nous donne du temps en sachet (les grains de sables) et un code à déchiffrer, qui nous permet d’aller trouver Red Horse, un loufiat qui connait tout le monde et qui saura sûrement où est Sacha Petroff.

Acte 4 – Red Horse

On entre dans un nouveau pub (on est vraiment en Angleterre!). On y repère facilement Red Horse nonchalamment assise sur une banquette.

De sa voix rauque elle nous demande tout de suite combien de sachet de temps on a. Méfiants, on ment et on dit n’en avoir qu’un. Entre deux rots sonores, elle enchaîne alors sur une question : connaissez-vous la caverne de Platon ? La licence de philo de Charlotte va enfin servir et elle raconte cette allégorie et sa morale : on préfère souvent suivre et croire l’opinion générale induite par les politiciens plutôt que de vérifier par nous-même.

Mais trêve de bavardage, le temps passe, et nous on cherche Sacha ! Nous ne pourrons disposer de l’information que si nous réussissons à gagner un jeu. Après ce jeu de pari et rudes négociations, elle nous donne une nouvelle adresse contre deux sachets de temps sur les 3 que nous avions.

Acte 5 – Pale Horse

Nous nous rendons à l’endroit indiqué. Une policière nous attend et nous donne nos uniformes. Elle nous explique qu’on est là pour trouver des preuves concernant Sacha Petroff. Elle nous demande si on est prêt, que c’est difficile, mais qu’il faut se concentrer sur la tâche. Le type de preuve qu’on cherche ce sont des traces de versement d’argent ou de résidence. On ne comprend pas trop ce qui se passe mais on la suit et on entre chez Sacha ; Sacha y est. on lit le mandat de perquisition ; elle se met à pleurer – on ne comprend toujours pas ce qui se passe – et on cherche les preuves demandées.

Parmi des photos d’elle avec des enfants, des papiers d’immigration, de la National Health Services. On finit enfin par trouver quelque chose qui correspond et la policière nous ramène dehors. Une fois dehors, on se dit qu’on a raté notre occasion ! Tout est passé très vite, mais notre objectif était de lui parler… On demande si on peut remonter mais c’est trop tard. Elle nous jette un peu, on reçoit un coup de fil qui nous pose des questions sur les documents qu’on a trouvés et nous donne un point de rendez-vous à quelques mètres.

le flou total
Pour l’instant c’est le flou le plus total – cc Ivana Cajina

Dénouement final :

Nous arrivons dans les locaux de la Colab Factory, l’expérience est finie. Nous y sommes accueillis par le créateur de l’expérience. Ce n’est pas la fin prévue pour l’expérience, mais comme nous sommes dans du béta-test, on sait que ça fait partie de l’exercice. La fin prévue est un retour chez le Grim.

Nous échangeons sur l’expérience, la chute de l’histoire etc… La description vous a paru confuse ? Normal, nous aussi nous l’étions. Nous n’avions pas vraiment compris le passage final avec la perquisition… ET là ! Bim, il nous explique l’expérience et c’est THE révélation.

Mindblow !

Toute toute l’expérience est une métaphore de l’immigration. La chute nous projette volontairement violemment d’un monde magique à la réalité, à des décisions politiques qui mènent à des expulsions. Tout s’éclaire !

On se refait alors tout le parcours avec cette lecture : le Grim est un juge de l’immigration qui cherche à expulser Sacha Petroff, une immigrée clandestine qui est en attente de réponse pour sa demande d’asile. Son temps est compté avant son expulsion, alors que Sacha a depuis longtemps refait sa vie dans ce nouveau monde (avec un travail, une vie associative, etc…) ce qui apparait comme totalement injuste.  Les personnages de l’histoire peuvent s’apparenter à des passeurs, à d’autres clandestins, etc. Bref, on est passé d’une histoire imaginaire à une réalité violente du quotidien que nous choisissons souvent d’une manière ou d’une autre d’ignorer ! L’expérience nous immerge dans un univers magique, nous interroge sur le temps, les décisions justes, crée de l’empathie et nous met face à notre propre comportement (qui peut être décevant !).

Bon, visiblement, il va falloir améliorer la création pour que cette compréhension soit plus aisée. Mais c’est tout de même une excellente idée et nous avons bien apprécié cette balade londonienne à la fin dramatique.

The grim, un retournement du cerveau
Retournement du cerveau – cc Yeshi Kangrang

Ce qui est à améliorer  dans The Grim :

La clarté de notre rôle en tant que participant

Qui incarne-t-on vraiment ? Est-on nous même un clandestin au final ? Sommes-nous des humanitaires ? Des policiers ou des juges ? Nous n’avons toujours pas la réponse… et il faut que ce rôle soit plus précis car c’est le fil rouge qui permet de conduire nos actions et de donner du sens à nos intentions tout le long de l’expérience. Notre rôle pourrait changer en cours de route, mais cela doit être clarifié lorsque c’est le cas !

Les règles du jeu

On commence à avoir un peu l’habitude des expériences immersives et de la latitude d’action donnée au spectateur, mais ici les limites n’étaient pas très claires. Nous n’avons pas su à dans quelle mesure nous pouvions désobéir, mentir, remettre en question ce qui nous était dit. A titre d’exemple, à un moment nous avons trop voulu négocier avec Red horse, or ce n’était pas le propos. Résultat :  on s’est retrouvé à court de temps pour faire son jeu de pari en entier. A l’inverse, lorsque nous étions policiers à perquisitionner l’appartement de Sacha, on a totalement le droit de refuser de le faire ! D’autres participants ont retiré l’uniforme et ont voulu protéger Sacha. Il y aurait gain à expliciter d’une manière ou d’une autre ce que l’on peut et ne peut pas faire l’expérience.

Des rôles qui n’apportent pas grande valeur

Dans le bureau du Grim, elle nous attribue des rôle : le Timekeeper qui doit garder le temps en sachet et le Cardholder qui a les cartes des futurs personnes à rencontrer. Au final ces rôles n’apportent rien de particulier à l’expérience et sont superficiels.

Le passage de l’imaginaire au réel

C’est le cœur de l’expérience ! Nous avons apprécié notre balade jusqu’à l’acte final ou nous étions clairement perdu. C’est pourtant le moment le plus important puisque nous sommes censés comprendre que cette histoire d’âme est en réalité une métaphore sur l’immigration.

Ce qu’on a aimé

L’effet “Mindblown” ! Merci The grim !

The Grim, un mindblow
Bim

Pendant l’expérience on pense que le sujet est le temps et la mort, et ça tient assez bien la route. La chute vient importer un très bon twist, sur un sujet d’actualité qui plus est. Si les créateurs améliorent sa compréhension, alors ce moment une vraie réussite (et aussi très intense) !

Adopter une attitude contraire à nos valeurs

On a lu des articles sur les expériences sur l’autorité, le poids de l’uniforme etc. Et on se dit qu’on a appris, qu’on ne tombera pas dans le panneau si ça nous arrive. Et bim, on tombe la tête la première dedans : lorsque Pale Horse, habillée en policière nous demande très clairement de trouver des éléments de preuves contre Sacha, nous le faisons sans broncher. Avec le recul, on se vomit un peu. Mais on apprend mieux la leçon en la vivant qu’en lisant des articles !

Les moments d’errance

Se balader dans un quartier de Londres, en plein air, d’entrer dans des bâtiments, c’est super agréable ! Surtout, cela permet d’avoir des temps de recul et d’échanges pour se poser des questions, avancer dans la réflexion avec son groupe et c’est très chouette.

L’atmosphère et la mise en scène

Les costumes des personnages, leur attitude, les  lieux sont préparés avec soins sans forcément beaucoup de moyens et honnêtement, ça nous a clairement pris aux tripes ! Les actrices sont vraiment top et chacune crée sa propre ambiance : on passe de l’intimidation, à la confiance, l’empathie, la méfiance à l’autorité…

En conclusion

Une expérience assez réussie, sur un sujet plutôt original et d’actualité ! C’est la première fois que nous pouvions participer à une création en construction et cela valait le coup : ça permet de comprendre la difficulté à créer ce type d’expériences pour véritable amener les participants à vivre l’expérience souhaitée ! Et puis, nos amis ont aussi appréciés, c’était 5 livres, on est très contents ! 🙂

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