Lorsque nous pensons aux histoires au coin du feu, nous éprouvons une certaine nostalgie. Ces histoires prenaient vies le temps de quelques minutes et nous étions ailleurs. L’art du storytelling n’est pas mort. Au Kenya, des conteurs repensent la place des histoires dans notre société pour les faire renaitre, perdurer et continuer à émerveiller petits et grands.

Rencontre avec deux d’entre eux : Maïmouna Jallow et John Namai.

Comment êtes-vous tombés dans le storytelling ?

Maïmouna : Cela remonte à 5 ans. J’ai été élevée au Togo en Afrique de l’ouest.  Les histoires font vraiment partie de la culture, du langage, de notre vie au quotidien. Quand je suis arrivée à Nairobi, j’ai été frappée par la disparation de la culture locale. Les histoires traditionnelles n’étaient plus contées. Les vêtements traditionnels, peu portés et les rites en disparation. En fait, l’ancrage culturel historique n’a pas survécu à la colonisation. Auparavant habité par les Massaïs, Nairobi est aujourd’hui un mix de cultures et d’identités qui n’ont plus grand chose à voir avec les cultures ancestrales.

Et j’ai finalement réussi à retrouver des histoires que j’ai voulu consigner dans des archives publiques. L’idée était que les professeurs puissent s’en servir à l’école. Et puis plus récemment, avec Re-Imagined nous avons finalement réuni au sein d’une même instance des storytellers africains pour donner vie à nos contes et les faire perdurer.  

Désormais, j’adapte des nouvelles en art performatif pour préserver notre culture orale !

Maïmouna Jallow, le storytelling en performance
Maïmouna Jallow, conteuse d’histoire

John : Je viens de l’ouest kenyan. Dans mon village, tout le monde a une histoire à raconter. Ma mère, les oncles, les grands parents, tout le monde racontent des histoires ! J’ai tout de suite aimé la littérature et j’ai aussi été exposé à l’histoire via ma sœur qui était elle-même une conteuse.

Après le lycée je me suis lancé dans le théâtre, et j’ai énormément appris au Zamaleo Storytelling Festival. Nous nous sommes lancés dans des démo pour des écoles, et puis ça a marché ! Cela remonte à 10 ans ! Depuis, je continue à tisser ce fil.

John Namai, le storytelling en performance
John Namai, conteur d’histoires

En quoi consiste le rôle du Story Teller ?

Maïmouna : pour moi, une histoire vient toujours avec une leçon. Il faut qu’elle véhicule des valeurs morales, sans pour autant que ces valeurs soient transmises de manière trop didactique. Nous ne sommes pas là pour dire à la fin de notre histoire : « et les valeurs à comprendre de cette histoire sont… » Çà tue la magie de l’histoire ! Un storyteller transmet donc des valeurs.

Je pense que nos histoires doivent aussi permettre d’aborder des thèmes qui ne sont pas présentés ailleurs. Il faut vraiment qu’on arrive combler ce fossé éducationnel qui se creuse avec nos valeurs. Parler de l’esclavage, de nos figures historiques tout comme des héros de l’ordinaire, du quotidien.

Au Kenya, il y a encore beaucoup d’écoles qui suivent le programme anglais, surtout dans les écoles privées. A l’école, mon fils a appris le grand incendie de Londres avant l’esclavage ! 

Et puis je pense que nos histoires doivent inspirer les enfants, ça doit leur donner l’envie et la capacité de réussir et d’aller plus loin ! Les histoires fabriquent aussi nos imaginaires, et en tant qu’afro-féministes, je veux raconter des histoires qui donnent des modèles, aux femmes, aux africains. J’aime quand les enfants parviennent à se projeter et se dire « moi aussi je peux être ce héros ! »

Et comment on conte une histoire ?

Maïmouna en pleine performance, debout, en intéraction avec le public - Baba Segi
Maïmouna en pleine performance, debout, en intéraction avec le public – Baba Segi

Maïmouna : Ça dépend vraiment des gens. Certains les racontent assis sur une chaise, d’autres les chantent, d’autres encore y ajoutent des objets, certains bougent beaucoup, d’autre sont très statiques etc. En fait c’est une forme d’art, vous devenez acteurs ! Personnellement je ne mets plus de distance entre moi et l’histoire, j’incarne les personnages de mes histoires : je deviens tour à tour les différents personnages. Ce n’est pas le cas de tout le monde.

N’importe qui peut raconter une histoire du moment que tu as envie de le faire !

John : oui, en général on peut se dire qu’il y a plusieurs rôles dans une histoire. Et on peut choisir de tous les incarner ou pas. Nous pouvons être à la fois conteur, facilitateur et adaptateur.

Et puis il y a une volonté de détruire, ou de réinventer la structure classique du théâtre en réduisant au maximum la distance entre l’histoire et le public. C’est pour cela que les configurations scéniques peuvent être très différentes. L’installation et la place physique du spectateur par rapport au conteur est très important ! Par exemple, j’aime beaucoup les configurations en cercle, qui rappellent ces histoires qu’on se raconte autour du feu.

Maïmouna Jallow : "j'incarne les personnages de mes histoires " - Shela's Journey au Ghana
Maïmouna Jallow : ” j’incarne les personnages de mes histoires ” – Shela’s Journey au Ghana

Nous nous imaginions plutôt quelque chose de statique, qui par sa seule voix captive son audience…

Maïmouna :  pas du tout ! Certes la voix compte et il faut trouver sa propre tonalité et son rythme. Mais c’est aussi très gestuel. Il faut surtout réussir en fait à faire de cette histoire qui appartient à tous, la vôtre.

On peut bouger, danser, interpeler, il n’y a pas de formes définies pour raconter une histoire.  Passer au travers de son public !

Finalement c’est donc très interactif comme performance ?

John : Oui ! Si l’audience partage un moment avec vous, s’amuse et passe un bon moment, alors c’est bon !

Je pense aussi qu’interagir avec le public est clé. Il faut l’interpeller et créer un jeu de réponse avec lui et cela dès le début. Sinon, c’est compliqué de changer l’état d’esprit du public en cours de route. D’ailleurs, on utilise souvent des formules traditionnelles pour lancer nos histoires qui appellent à une réponse connue du public !

Le fait d’avoir une performance vivante, et non plus écrite sur un livre, ça peut vraiment aider les gens à la vivre avec vous et à se remémorer ses histoires.

Maïmouna : en fait dans toutes histoires, il y a ce moment où l’on donne la permission à l’audience de réagir. Au début, il faut lui transmettre les codes pour réagir, rire, s’exprimer.

John Namai, créer le contexte du storytelling
John Namai : “Le fait d’avoir une performance vivante, et non plus écrite sur un livre, ça peut vraiment aider les gens à la vivre

Pour renforcer l’immersion dans une histoire, on peut faire appel à des objets, des costumes ou des décors ?

John : Beaucoup de storytellers font appel à de la musique ou des instruments pour mettre en avant des moments clés de l’histoire : donner vie à un éclair, rendre plus réaliste un rituel, etc. Mais c’est avant tout avec l’imagination que nous jouons.

« Les mots peuvent peindre des univers »

John Namai

En Corée, nous avons visité une école avec des enfants non-voyants. Nous avons beaucoup joué sur la notion de texture, avec des feuilles, des objets, des matériaux pour donner corps à l’histoire. Les mots peuvent peindre des univers. 

Peut-on raconter des histoires à tout le monde ?

John : Bien sûr, je pense qu’une bonne histoire s’adapte aussi en fonction du public. On ne raconte pas la même chose et de la même façon une histoire en fonction que l’on s’adresse à des petits enfants, des adolescents ou des adultes. Par exemple, mes histoires ne comprennent que deux personnages et j’utilise beaucoup de répétition lorsque je les raconte à des petits enfants. 

Maïmouna : Et puis surtout, il est impossible de prévoir la réaction du public. Il m’est arrivé d’avoir des publics inexpressifs… mais qui a la fin venaient me voir en disant que c’était génial ! Je ne comprenais pas. Mais en fait parfois ils étaient concentrés pour comprendre des histoires en anglais, parfois tellement captivés qu’ils ne pouvaient pas exprimer leur réaction ! C’est assez inattendu mais on ne réagit pas du tout aux mêmes signes, et de la même manière, en fonction de nos cultures. Il faut comprendre son public pour pouvoir jouer avec lui.

Donc la puissance d’une histoire dépend aussi de l’audience ?

John :  C’est vrai qu’en fonction des audiences, les histoires ont un poids différent. Raconter une histoire à 12 personnes vs à 100 personnes, ce n’est pas du tout la même chose. Le niveau d’intimité n’est pas le même. Et puis pour ma part, le genre du public peut aussi. J’ai remarqué que les filles et les garçons ne réagissent pas tout de la même manière ni au même moment en fonction des histoires.

Maïmouna : L’histoire dépend aussi de l’audience puisqu’une histoire a plusieurs interprétations et plusieurs significations. Selon l’âge, l’histoire du public, ce ne sera pas la même histoire qui sera vécue ! Ça nous est tous arrivé de regarder un film, et de le revoir des années plus tard : et là on y voit un tout autre sens ! Alors même qu’il n’y a pas une interprétation qui prévaut sur l’autre.

 En dehors de l’audience, c’est aussi le contexte dans lequel on conte l’histoire qui peut lui donner toute sa puissance.

Justement, le contexte est lui aussi à prendre en compte ?

Maïmouna : Je pense qu’Il est très important de comprendre le contexte social, politique et économique dans lequel l’histoire a été écrite. C’est important pour pouvoir y voir une résonance avec nous même et éviter surtout d’entrer dans des logiques d’appropriations culturelles.

Par exemple, il y a une histoire très connue à Zanzibar, d’une tortue qui veut acheter un terrain. Un lapin – toujours très malins ceux-là – l’emmène donc découvrir un terrain. La tortue est séduite, mais quand elle revient plus tard avec ses amis pour cultiver cette terre, elle réalise qu’il ne s’agit pas de terres cultivables, mais d’une plage à marée basse… Le lapin l’a complétement dupé.  

Cette histoire parle beaucoup aux gens de Zanzibar, car auparavant il y avait beaucoup d’affaires de spoliations de terres… Mais dans d’autres pays, raconter cette histoire ne fonctionne pas, car ni les personnages ni l’histoire ne parlent au public !

John : Oui, par exemple pendant longtemps, la plupart des histoires en Afrique de l’est ont été à propos de dictature, de politique et d’oppression puisque c’était la réalité des époques.

Et aujourd’hui ?

Maïmouna : Malheureusement aujourd’hui, certaines coutumes ancestrales sont considérées comme de la sorcellerie et abandonnée. Et de nombreuses personnes pensent que nos histoires n’ont plus rien à faire dans ce monde contemporain.

Ils peuvent avoir raison en un sens. Certaines histoires ont été racontées à certaines époques, et présentent des archétypes sociétaux très violents. C’est pour cela que je m’inspire plutôt de la littérature contemporaine, ou que je cherche à réinventer ces histoires, pour perpétuer leur morale tout en les actualisant à notre époque. Par exemple les héros sont très souvent des garçons : mais rien n’empêche aujourd’hui que ce soient des filles ! Ou encore, la belle-mère est toujours la mauvaise figure dans l’histoire. On peut changer des petits éléments de l’histoire, et préserver la trame ou la morale.

Nous pouvons aussi raconter des histoires contemporaines dans des formes traditionnelles. L’horizon des créations à partir de nos histoires est immense !

Néanmoins, c’est une question complexe et il faut réussi à faire cohabiter les deux mondes. C’est aussi pour cela que des événements comme Re-Imagined existent ! Il s’agit de réinventer des histoires, et de créer des imaginaires.

Maïmouna Jallow nous présente son œuvre et ses adaptations de romans et d’histoires contemporaines dans le cadre du festival Re-Imagined

Des projets à venir ?

Maïmouna : je travaille actuellement avec des histoires audios qui pourraient s’écouter dans la rue. Je veux rendre accessible les histoires et pouvoir toucher beaucoup de monde. Alors je me dis que mettre des spots audios directement là où vivent les gens, en langue locale, ça peut être une idée qui peut fonctionner ! A suivre 😊

Un conseil à donner ?

John : Chaque histoire doit avoir une structure. Certaines sont axées autour d’un personnage qui grandit, rencontre un obstacle et le surmonte. D’autres commencent par poser le contexte d’une époque, d’autre encore partent d’une situation très concrète. Peu importe le point de départ mais la structure doit être logique et savoir emporter l’audience avec vous.


Merci à John et Maïmouna pour cet échange fort éclairant sur place du story-telling au Kenya ! N’hésitez pas à jeter un oeil à la page du festival Re-Imagined, l’un des festivals du storytelling les plus importants en Afrique de l’est.

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