A Kuala Lumpur, nous avons rencontré Dhinesha Karthigesu et Ian Skatu, qui ont été parmi les premiers à créer des pièces immersives en Malaisie. Ils ont créé une série de pièces, The Human Exhibit, qui abordent plusieurs sujets encore tabous comme la santé mentale ou les questions de genre.  

Pouvez-vous nous présenter The human exhibit ? D’où vous est venu cette envie ? 

L’idée initiale de The human exhibit est très simple. Dans la forme, nous voulions créer un musée, une galerie d’art dans lequel les spectateurs pourraient déambuler pour voir des tableaux. Mais au lieu d’avoir des tableaux ou des objets d’arts, on aurait des êtres vivants incarnés par des personnages. Et sur le fond, nous souhaitons aborder des sujets difficiles, tabous en Malaisie, mais qui touchent tout le monde !  

Parlez-nous en plus en détail de vos deux premières créations, Mental Health et Sex and Gender. En quoi étaient-elles immersives ? Quelle est la place du participant ? 

La différence avec des pièces classiques réside principalement dans les lieux que nous investissons. Pour Mental Health, la pièce se passait dans un théâtre, mais pas sur scène : dans les couloirs, les coulisses, et même les toilettes ! Sex and Gender avait lieu dans une vraie maison, que nous avons louée. Là encore, l’idée était d’exploiter tout l’espace ! Les chambres, la cuisine, la piscine… Chaque pièce montre un personnage et un sujet. 

Il y a en fin de compte assez peu d’interactions avec le public ; parfois il est voyeur invisible, parfois il fait partie intégrante de la scène, et le personnage s’adresse à lui. Ces changements de posture se font assez naturellement, le public joue bien le jeu et se laisse guider. On veut surtout créer un sentiment de proximité, d’intimité et d’empathie, et par des formes très différentes. D’ailleurs, comme dans une exposition, il y a un guide qui vous accompagne tout au long de l’expérience et l’audience peut finalement voir la même chose, bien que les interprétations diffèrent.

théâtre immersif malaisie
Extrait de la scène sur la boulimie

Quelles scènes par exemple ? 

Par exemple dans Sex and Gender, il y a une scène qui se déroule dans une chambre d’adolescent. Le garçon est drag queen, et se sent pleinement heureux lorsqu’il peut se transformer. Mais c’est extrêmement mal vu. Le public le voit pendant sa préparation, à la fois excité, heureux, et très angoissé. Les participants sont vraiment proches de lui. Sans la distance d’une scène, mais juste à ses côtés, au cœur de son intimité alors qu’il se change, se maquille, les participants ressentent pleinement ce mélange d’émotions contradictoires.  

Une autre scène, très différente, se déroule dans la salle à manger. Le public est présent : il incarne des invités à un dîner. La maitresse de maison explique alors à quel point elle est fatiguée de tout prendre en charge, de s’occuper de tout dans la maison alors que son mari ne fait rien et ne reconnait pas son travail. Elle est épuisée et perdue, et beaucoup de femmes se reconnaissent en elle ! Une fois, à la fin de cette scène, tout le public s’est levé avec elle pour l’aider à débarrasser la table ! Là on s’est dit qu’on avait réussi à toucher nos participants. 

En fait nos scènes abordent le quotidien, et cela arrive dans la vie de beaucoup de gens. Ils s’y reconnaissent forcément à un moment ou à un autre.

théâtre immersif malaisie
La salle à manger

Comment se passe la création d’une pièce de The Human Exhibit ? 

Nous choisissons d’abord un thème que vous voudrions aborder et une vision assez large du projet. Puis, comme nous avons une approche communautaire, nous faisons un appel auprès d’autres artistes. Ils nous présentent chacun un projet de scène, que ce soit de la danse, du théâtre, du chant, de la performance, un film, du stand up… Et nous en sélectionnons une dizaine. Nous les travaillons ensuite ensemble pour créer la pièce ! Nous aimons vraiment mobiliser plusieurs formes d’art pour chaque pièce, puisqu’ils sont généralement séparés.

A qui vous adressez-vous ? Parvenez-vous à toucher des personnes au-delà de ceux qui sont déjà convaincus ? 

Oui et non : il y a forcément des gens qui ne seront jamais intéressés par nos créations et ces sujets. Mais nous encourageons notre public à venir accompagné : par des amis ou de la famille. Ca marche assez bien. Nous avons notamment eu un garçon gay, qui avait fait venir ses parents, très peu sensibilisés à la question. Voir la pièce ne résout pas tout, mais permet déjà de faire comprendre beaucoup de choses ! Nous avons tout de même pas mal de personnes qui nous remercient. 

Avez-vous eu des difficultés particulières ? 

Des difficultés assez classiques de financements ! Nous nous sommes financés uniquement via la vente de billets. Avoir des subventions, c’est long et compliqué ici, encore plus pour des sujets aussi tabous… Il fallait trouver le juste équilibre entre un tarif accessible, la juste rémunération de tout le monde dans l’équipe – parce que le mythe romantique de l’artiste qui ne vit de rien, il faut y mettre fin ! C’était surtout une gymnastique sur le nombre de participants, les rotations, le nombre de cycles, etc, mais cela fonctionne, sans que le prix du billet soit plus cher qu’une pièce de théâtre classique. 

Ensuite nous avions vraiment anticipé les ennuis de légalité avec un avocat, vu que notre sujet n’est pas vu d’un très bon œil, notamment ici en Malaisie… Nous avons même été surpris que la police ne vienne jamais interdire la pièce ! (rires). Ce qui a joué c’est probablement la taille de notre audience, encore assez petite et donc avec un impact limitée en termes d’échelle.

théâtre immersif malaisie

Quelle est votre prochaine création ? 

On y travaille ! Comme on aime explorer à chaque fois un lieu et un public différent, après le théâtre avec 15 personnes, la maison avec 30 personnes, nous réfléchissons à… Une pièce dans une voiture avec un tout petit public ! Le sujet serait les femmes. 

Avez-vous des derniers conseils à donner à des créateurs en herbe ? 

Posez-vous la question de pourquoi vous voulez créer ! Parce que c’est à la mode ? Parce qu’un sujet vous tient à cœur ? L’œuvre peut être une tribune ! 

L’argent ça coute ! Il faut pouvoir payer tout le monde et les couts sont vraiment un casse tête dans des productions de ce type

Sur des sujets aussi sensibles, et surtout en Malaisie, mieux vaut aussi bien s’entourer et comprendre le cadre juridique avec lequel on joue !

Et si vous avez envie de le faire… Jetez-vous à l’eau !  

Merci à Dinesha et Ian pour leur temps et leur énergie pendant l’interview ! Vous pouvez les suivre sur instagram @itsshinesha ici et @IanSkatu ici

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