Hélisenne Lestringant est actuellement en doctorat de théâtre et s’intéresse au performeur allemand Christoph Schlingensief, et elle est aussi créatrice de spectacles immersifs. Nous l’avions rencontrée à la journée d’études sur le théâtre immersif et la description d’une expérience qu’elle avait vécue nous avait intrigués !

Elle répond à nos questions du point de vue de la spectatrice puis de celui d’organisatrice de performances immersives.

D’où te vient l’inspiration pour le théâtre immersif ?  

En fait, depuis longtemps je m’intéresse aux situations dans lesquelles des situations fausses deviennent réelles et vice versa.

C’est très lié à un moment qui m’a marqué dans mon enfance. Mes cousins m’avaient fait croire pendant 3 heures de mise en scène immersive spontanée que la famille se disloquait et bien sûr ce n’était pas vrai ! Mais cela m’a marquée, et j’en ai gardé mon envie d’explorer des moments où le faux s’impose comme une réalité, ou la fiction et la réalité entretiennent des relations.

Et puis ensuite, j’ai pu assister à des performances qui m’ont vraiment marquée, notamment à Berlin !

A quelles performances penses-tu ?

Il y a Signa évidemment, de Signa et Arthur Köstler, avec le spectacle Club Inferno, en mars 2013 à la Volksbühne de Berlin. Mais aussi Gob Squad, dans un tout autre style !

Le collectif Gob Squad qui crée souvent des expériences longues et éprouvantes. Ce sont des moments faux mais dans lesquels les performeurs partagent des vrais moments de leur vie.

En 2012, pour célébrer la fin du monde, Gob Squad faisait une performance de 22h à 6 h du matin au théâtre HAU à Berlin : Are you with us ?. C’était une expérience dans laquelle les performeurs prenaient différentes poses comme pour une photo (à chaque fois dans différents univers, par exemple comme pour une photo dans un club de fitness, d’un concert de hard rock, de famille au moment de Noël, etc). Une fois la fausse photo prise, ils commentaient leurs poses en rapport avec l’histoire de leur collectif (cela faisait alors 18 ans qu’ils travaillaient ensemble). Ainsi se mêlait leur histoire en tant que membre du collectif à l’histoire racontée par un cliché photographique fictif.

Les spectateurs se trouvaient plongés dans l’intimité d’un collectif. Ce que j’ai aimé alors, c’est le fait que la limite entre l’acteur et ce qu’il joue se brouille complètement. C’est cette notion de « performeur » selon Erika Fischer-Lichte ou Annemarie Matzke : le performeur est celui qui joue avec son propre corps, sa propre histoire. Il n’existe pas en tant que personnage sur scène mais en tant que lui-même tandis qu’il se montre en train de jouer.

Les acteurs posent pour des photos dans Are you with us – crédits Gobsquad

Qu’est-ce qui te plaît dans ces performances ?

Le fait de voir les performeurs qui se fatiguent au fur et à mesure en même temps que le spectateur, est exceptionnel. Lorsque la performance dure, cela peut donner lieu à des choses nouvelles. Plus le spectacle dure, moins le spectateur fait attention aux « erreurs » possibles des performeurs. Le spectateur a le temps d’entrer dans la fiction, de développer une intimité avec elle. La rigueur ou la cohérence n’ont plus besoin d’être aussi bien tenues. On se laisse même parfois séduire par ces incohérences car cela crée une forme d’intimité : on est tous fatigués, tous à bout, au terme d’une performance de 6 ou 8 heures.

Par exemple, à Berlin j’ai participé à une expérience de 8h sur le sommeil organisée par le collectif Turbo Pascal. On arrive au théâtre assez tard, pour vivre une nuit de sommeil à 80 personnes. Le sommeil en soi, c’est déjà un moment très intime !

Comment se déroulait cette performance ?

La performance s’ouvre sur des performeurs qui nous aident à monter nos lits de camp sur la scène. La frontière scène-salle est d’emblée abolie. C’est ensuite suivi d’un concert puis de scènes ordinaires typiques du moment avant de se coucher. Les spectateurs autour de moi s’étaient très bien préparés : ils avaient apporté leur pyjama, leur brosses à dents pour faire leur toilette dans les toilettes du théâtre. Et moi pas du tout, évidemment, je n’avais rien lu avant d’aller voir cette performance, tout m’a surprise et je me suis laissée entraîner dans cet univers !

Via le sommeil, on crée une intimité forte… Le lendemain lorsque tout le monde se réveille, c’est comme si on avait vécu une mini utopie ensemble : le fait de partager un moment aussi intime que l’endormissement avec des personnes qui étaient d purs inconnus 8 heures plus tôt a marché. On prend le bus pour rentrer chez soi et on se dit qu’on pourrait reconduire sans doute la même expérience avec la plupart des gens qui nous entourent. Tout s’est ouvert : les possibles et la confiance dans les belles rencontres et une société harmonieuse sont de nouveau à nos côtés. L’espace d’une nuit a suffi pour rebooster notre vision hyper optimiste et amusée du champ des possibles. Les acteurs-performeurs ont été là pour nous emmener dans cette expérience collective et rendre possible le fait que tout se passerait bien.

En tant que créatrice, sur quoi repose cette intimité selon toi ?

Sur notre capacité à offrir un cadre qui permette aux spectateurs de s’exposer et de s’immerger totalement. C’est pour cela que j’ai tendance à demander aux spectateurs de laisser leurs téléphones  portables à l’entrée en début d’expérience.

Elle repose aussi sur un équilibre entre spectateurs et performeurs. Dans mes créations, j’essaye au maximum d’avoir un performeur pour cinq spectateurs… Ce n’est évidemment pas un travail capable de s’auto-financer pour le moment selon mes structures actuelles, et il faut trouver des personnes qui acceptent de travailler juste au chapeau, mais cela nous laisse vraiment une place pour créer des choses nouvelles et des moments très spéciaux.

Elle repose aussi sur des fondements individuels et collectifs ?

Je pense que d’une part, l’intimité vient avant tout des participants qui sont conviés. Si vous demandez aux gens de vous écrire personnellement un mail pour réserver leur place, c’est déjà une action très engageante et la plupart des gens ne le feront pas. Ceux qui le feront seront ceux qui seront prêts à s’engager dans votre pièce.

Le dresscode est aussi un objet à ne pas négliger. Cela crée une unité, un sens commun qui va créer une émulation collective.

Et surtout, donner au spectateur une liberté d’action. Il faut être exigeant dès le départ pour que tout le monde puisse se sentir impliqué individuellement. Les spectateurs doivent savoir qu’ils n’ont pas seulement l’opportunité de consommer une expérience, mais d’y jouer et de s’y impliquer personnellement, dans une optique de partage !

Et en même temps, il ne faut rien imposer, ne rien forcer. Cela passe avant tout par le fait de  leur donner la sensation d’avoir le contrôle, et de comprendre l’espace de liberté dans lequel ils sont.

Et cette prise de contrôle est liée à la liberté ?

Je pense que l’immersif est un prétexte formidable pour laisser la possibilité à plusieurs scénarii d’exister. C’est ça aussi qui peut changer l’immersion parce que cela va permettre de créer sa propre expérience. Donc dans un sens oui, cela a à voir avec la liberté.

L’immersif peut donner lieu à des moments formidables : un performeur qui développe une performance pour une ou deux personnes, c’est un moment rare… et il n’y aura parfois qu’une ou deux personnes à vivre ce moment dans une soirée. C’est comme des cadeaux et ça crée du bonheur, tu vis quelque chose de fou !

En tant que spectateur, c’est toujours très surprenant quand tu as la sensation qu’une scène « mainstream » se déroule avec presque tous les spectateurs mais que toi tu as envie d’explorer ailleurs pour te retrouver seul ou en petit groupe, à vivre un moment secret. C’est une forme de récompense pour le participant. Ou alors parce que tu as coché une case étrange juste au moment de l’inscription cela te donne droit à un moment particulier…

Cette liberté n’est-elle pas parfois en opposition avec la poursuite de l’intrigue ?

Totalement ! Ce que j’aime c’est quand les spectateurs ont le pouvoir, et que les performeurs peuvent s’adapter  à leurs envies, et que ce n’est pas grave si on ne va pas au bout de l’intrigue parce que collectivement un autre chemin plus intéressant s’est trouvé.

En tant que créatrice, je préfère créer un schéma, un « pattern » avec lequel les performeurs et les participants peuvent jouer. Jamais rien ne s’y rejoue de la même manière. En un sens le spectateur devient co-designer de son expérience. Et d’ailleurs parfois on peut même croiser ces règles, le spectateur devient l’acteur et le performeur spectateur !

C’est parfois difficile pourtant de saisir cette liberté pour un spectateur ?

D’une certaine manière c’est sûr que cela demande un effort au spectateur. C’est une forme de prise de risque. D’ailleurs même le fait de lui laisser créer son propre sens peut être un exercice compliqué puisque nous avons tous des capacités d’analyses et d’interprétations différentes.

Néanmoins, cet effort est souvent récompensé. C’est avant tout un effort mental avant même le début de la pièce puisqu’on peut s’interroger sur ce que l’on va voir, et pendant la pièce puisqu’on est constamment en alerte. Et puis cela peut aller jusqu’à l’effort physique. Ça voudrait dire quoi commencer une expérience en prenant un bain ? Après tout, l’immersion c’est avant tout ce sens très physique des choses !

Enfin, je pense qu’en pensant « effort », cela peut nous enlever une certaine contrainte. Pas besoin d’avoir d’énormes budgets, et de penser chaque détail, on va vivre quelque chose d’intense ensemble.

Et ça peut mener à des résultats intéressants non ?

Les pièces de théâtre immersif sont fascinantes parce qu’elles permettent de vivre des expériences uniques, dans un cadre totalement sécurisé, tout en te permettant d’aller jusqu’au point limite des contraintes, et d’aller chercher en profondeur des choses que le spectateur n’aurait jamais conscientisées. En ce sens, c’est une possibilité de transformation qui mène à beaucoup de ré-questionnements.  Pour ma part, j’ai rarement vu des pièces aussi transformatrices que celle de Signa avec Club Inferno.

Merci Helisenne ! Si vous voulez en savoir plus sur les expériences immersives, n’hésitez pas à explorer notre blog ou à vous abonner à notre newsletter en cliquant ici : uxmmersive.com.

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