Le musée est en pleine mutation. Pour comprendre pour quoi et vers quoi se dirige ces institutions, nous avons échangé avec la chercheuse Dominique Gélinas, auteure d’une thèse de doctorat sur la création d’une nouvelle discipline du musée dans une société de l’expérience : la muséologie d’espace.

Qu’est-ce qu’un musée ?

D.G : Je pense que l’on peut s’appuyer sur la définition de l’ICOM pour cela : « « Le musée est une institution permanente sans but lucratif, au service de la société et de son développement, ouverte au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation. ».

Sa mission a-t-elle changé avec le temps ?

D.G : C’est sans doute la question que tout le monde se pose depuis déjà quelques années, c’est très complexe… mais on peut dire que ses fonctions d’éducation et de diffusion ont largement été modifiée. Nous sommes passés d’une transmission du savoir verticale, avec une autorité supérieure détenue par le musée, à quelque chose de plus diffus, plus horizontal, dans lequel le visiteur se construit son propre savoir à travers l’expérimentation.

De plus, le musée doit se repenser s’il ne veut pas mourir : il est aujourd’hui concurrent d’agence de design, de lieux alternatifs, d’une diffusion de l’art qui se passe en dehors des murs du musée en fait. Les expositions doivent se moderniser pour immerger le consommateur dans les œuvres.

Teamlab – Au delà des limites : un collectif d’artistes japonnais qui s’est produit en 2018 à La Villette

Justement, en quoi un musée peut-il devenir immersif ?

D.G C’est loin d’être une composante nouvelle du musée ! Le musée a depuis toujours été un lieu immersion : du panorama, en passant par le diorama, les expositions coloniales avec l’utilisation d’immersion pour véhiculer des émotions…

On s’est aussi intéressé à l’immersion pour favoriser un esprit de propagande et de contrôle de la pensée. On peut penser à la conception du théâtre totale avec Walter Gropius au début du XXe siècle ou à la muséologie très patriotique de l’Europe de l’Est.

En revanche, nous bonifions l’immersion à l’aide de technologie parfois immersives et de l’ajout d’une partie expérientielle concours à renforcer l’immersion (ndlr : la capacité à vous transporter dans des réalités alternatives); mais elle n’est pas obligatoire. Dans les années 1990-2000, de nombreux musées ont investi des technologies pour digitaliser l’expérience… Mais c’était nul !  Ils ont pensé « gadget » plutôt qu’expérience du visiteur. Ils ont calqué ce qu’ils savaient bien faire dans le digital, sauf que l’information ne se traite pas de la même manière. De plus, si l’information est simplement dupliquée entre affichage au mur, dans un audio-guide et sur une tablette, c’est franchement trop redondant ! La technologie doit apporter un plus dans l’expérience.

Il convient alors de plutôt de parler d’une tendance vers un musée d’expérience ?

D.G : Nous sommes dans la société de l’expérience y compris pour le musée. Les objets ont toujours leur place, mais il convient de contextualiser cette place et de créer de véritable parcours interactif entre les œuvres et les visiteurs !  La plurivocité et la neutralité grâce au virtuel !

Par ailleurs, la création de véritable stratégie pour le visiteur : le conservateur n’est plus le maître du musée : s’il est le connaisseur des œuvres, l’expérience du visiteur est un autre domaine… et cela demande de disposer d’une équipe transdisciplinaire.

Le musée doit rester au service de la société et doit pour cela comprendre les attentes. On s’est tous retrouvé dans un musée à suivre à arpenter des pièces unes à unes, dans un parcours linéaire, avec des dates que nous ne retiendrons jamais. Je ne crois plus trop dans ce type de musée.

Photo du Jewish Museum de Berlin
Credits : Denis Esakov – Le musée juif de Berlin est un exemple de design d’espace au service de l’immersion historique

Cette non-linéarité du parcours pousse donc à repenser l’espace du musée, sa structure, et sa manière d’offrir l’information ?

D.G : Effectivement, la structure d’une exposition doit évoluer. On réfléchit aujourd’hui bien plus en termes d’espace, d’où l’importance de la muséologie d’espace. Puisqu’il veut expérimenter, le visiteur doit être libre de choisir son propre parcours, et malgré tout comprendre le sens de l’exposition.

« Une exposition doit se concevoir comme une toile d’araignées, l’analogie avec le web n’est pas loin ! »

Dominque Gélinas

La diffusion de l’information change alors de nature : conçu avant par dates, on va plutôt s’intéresser à l’expérience humaine derrière ces objets, à l’usage d’espaces dans des lieux historiques par exemple (cf. notre article sur le WWII Museum de la Nouvelle Orléans).

Nous avons l’impression que cela pousse les musées à explorer de nouveaux modes de diffusion de l’art. Ici, on peut voir que l’edutainment occupe une place importante ?

D.G : Il y a toujours eu un conflit entre la fonction éducative du musée et sa volonté de diffusion ! On a longtemps misé sur une éducation importante, avec une diffusion finalement assez faible des œuvres. 30%, c’est a peu près le pourcentage de la population qui va au musée, et c’est un chiffre qui reste très stable au fil des décennies. Comment intéresser les 70% restants ? 

L’entertainment est l’une des réponses puisqu’elle répond à une volonté du savoir du musée et cela va dans le sens d’une dé-élitisation du musée. Il n’y a rien de mal à apprendre en s’amusant. Il faut simplement trouver le bon équilibre entre « éduquer » et « diffuser ce savoir au plus grand nombre ».

Cela requestionne fondamentalement les valeurs du musées et sa stratégie.

C’est aussi un nouveau moyen pour les musées de repenser leur source de financement…

D.G : Dans la plupart des pays, le financement public dédié à l’art se tarit et les financements s’orientent vers du privé. Par exemple au Québec, le musée est historiquement financé par des fonds publics, notamment pour les collections permanentes. Aujourd’hui, le mécénat privé joue pour une grande part du financement, notamment la production d’expositions temporaires. C’est une constante recherche de financement.

« Le musée doit s’accepter comme un business culturel »

Dominique Gélinas

Les musées doivent désormais savoir proposer une expérience enrichissante et différente. Il faut, pour survivre, repenser le business model de l’art et du musée.

Un échange très enrichissant pour comprendre les problématiques du musées et l’usage récent du terme « immersif » dans la palette marketing du musée. N’hésitez pas à lire « Exposer en Immersion » qui complète cette interview !

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